HOMÉLIES ET DISCOURS CHOISIS
DE S. BASILE-LE-GRAND.
HOMÉLIE SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE : Je détruirai mes greniers et j’en construirai de plus grands;
ET CONTRE L'AVARICE. Luc. 12. 18.
SOMMAIRE.
CETTE Homélie est une des plus belles de saint Basile par la vivacité des mouvements , le pathétique des sentiments , la beauté des pensées , la richesse des expressions. Il n'a pas suivi de plan marqué, suivant son usage. Il attaque avec force , dans la personne du riche de l'Evangile , la folie et le crime de l'homme avare et cupide, à qui ses richesses ne causent que des soucis et des inquiétudes; qui n'use de ses biens que pour satisfaire sa sensualité; qui, au lieu de rendre grâces à un Dieu bienfaisant, l'irrite par de honteuses débauches; qui, malgré l'incertitude d'une vie aussi courte , se prépare de longues jouissances; qui , loin de soulager les misérables , trafique de leurs misères; qui prétend jouir
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seul de ce qui lui a été donné pour le partager avec les autres; que ni le plaisir de soulager les malheureux , ni lei récompenses promises aux Oeuvres de miséricorde , ni les peines réservées à la dureté du riche impitoyable , ne peuvent rendre sensible aux infortunes d'autrui ; dont toute la conduite enfin tend à lui attirer, dans les jours de la justice , les malédictions du souverain Juge. On voit dans ce discours , le plus touchant tableau d'un père infortuné , qui , pressé par le besoin , se détermine à vendre un de ses fils.
IL est parmi nous deux sortes d'épreuves. Nous sommes attaqués dans ce monde , ou par l’affliction , qui , comme l'or dans le creuset , éprouve notre aie et fait connaître sa force en exerçant sa patience , ou par la prospérité même , qui est un autre genre d'épreuve. Car il est également difficile , et de ne pas nous laisser abattre dans les peines de la vie , et de ne pas nous laisser emporter par l'orgueil dans l'excès du bonheur. Job nous fournit un exemple de la première sorte d'épreuve. Cet athlète généreux et invincible, qui , lorsque le démon venait fondre sur lui comme un torrent impétueux, a soutenu tous ses efforts avec un coeur ferme et inébranlable, s'est montré d'autant plus grand , d'autant plus élevé au-dessus des disgrâces , que son ennemi lui livrait des combats plus rudes et plus cruels. Le riche de l'évangile qu'on vient de lire , nous offre un exemple , entre mille autres , de l'épreuve dans les heureux succès ; ce riche qui possédait déjà de grandes richesses, et qui en espérait de nouvelles , parce qu'un Dieu bon n'avait point puni d'abord son ingratitude , mais qu'il ajoutait tous les jours à ses biens, pour
essayer si en rassasiant son coeur , il pourrait le tourner vers la sensibilité et la bienfaisance.
Les terres d’un homme riche , dit l'Evangile ,
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lui ayant rapporté des fruits en abondance , il se disait à lui-même : Que ferai-je ? Je détruirai mes greniers et j'en construirai de plus grands ( Luc. 12. 16 et suiv. ). Pourquoi donc gratifier de cette abondance de fruits , un homme qui n'en devait faire aucun bon usage ? c'est pour qu'on vît se manifester avec plus d'éclat l'immense bonté de Dieu, qui s'étend jusque sur de pareils hommes ; qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, et lever son soleil sur les méchants et sur les bons ( Matth. 5. 45. ). Mais ce Dieu bon et patient amasse de plus grands supplices contre les criminels qu'il diffère de punir. Il a envoyé des pluies sur une terre cultivée par des mains avares, il a ordonné au soleil d'échauffer les semences et de les multiplier au centuple. Un terrain fertile , une température favorable , des semences abondantes , des animaux robustes , compagnons des travaux , et les autres avantages qui font prospérer la culture : voilà les bienfaits dont Dieu a comblé le riche de l'Evangile. Et que voyons-nous dans ce riche ? des mains fermées à toute largesse, un coeur dur , insensible aux besoins et aux souffrances d'autrui. Voilà comme il a reconnu les dons multipliés de son bienfaiteur. Il ne s'est pas rappelé que les autres hommes sont ses semblables , il n'a pas songé à faire part aux indigents de son superflu , il n'a tenu aucun compte de ces préceptes: Ne cessez pas de faire du bien au pauvre ; que la foi et une charité bienfaisante ne vous abandonnent jamais ; rompez votre pain avec celui qui a faim (Prov. 3. 3 et 27. — ls. 58. 7. ). Les leçons, les cris de tous les prophètes et de tous les docteurs ont été pour lui inutiles. Ses greniers trop étroits et trop faibles , rompaient sous la multitude des fruits dont ils étaient chargés; son âme
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avide n'était pas encore satisfaite. Ajoutant sans cesse à ce qu'il avoir déjà, grossissant toujours ses biens par les productions de chaque année , il tomba enfin dans un embarras et des perplexités dont il avait peine à sortir. Son avarice ne lui permettait pas d'abandonner les anciennes récoltes ; il ne pouvait renfermer les nouvelles , vu leur abondance ; il était donc embarrassé, il ne savait à quoi se résoudre.
Qui n'aurait pas eu pitié de ce riche , malheureux par sa propre richesse , misérable par les biens qu'il possédait , plus misérable encore par ceux qu'il attendait ? Ce sont moins des revenus que lui produisent ses terres , que des gémissements. Ce ne sont pas des fruits qu'il amasse, mais des peines d'esprit, des inquiétudes et des embarras cruels. Il se lamente comme le pauvre. Celui qui est pressé par l'indigence fait entendre ces plaintes: Que ferai-je ? d'où tirerai-je ma nourriture et mes vêtements ? Que ferai-je? dit aussi ce riche. Son âme est oppressée et agitée par les soins et les soucis. Ce qui réjouit les autres inquiète l'avare. L'abondance qui règne dans sa maison ne le satisfait pas ; ses celliers qui regorgent de biens lui causent une peine intérieure ; il appréhende que venant par hasard à jeter les yeux sur les objets qui l'environnent, il ne trouve une occasion de soulager les indigents. Il me paraît être une parfaite image de ces gourmands insatiables , qui aiment mieux charger leur estomac outre mesure et se nuire à eux-mêmes , que d'abandonner leurs restes à celui qui est dans le besoin.
Reconnaissez, ô riche, celui dont vous tenez vos richesses ; rappelez-vous qui vous êtes, quels sont les biens que vous administrez, quel est celui dont vous les avez reçus , et pourquoi il vous
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a préféré à tant d’autres. Vous êtes le dispensateur d'un Dieu bon , l'intendant et l'économe de vos semblables. Ne croyez pas que les productions abondantes de vos champs soient destinées uniquement à satisfaire votre avidité. Ne regardez pas comme étant à vous les biens que vous avez entre les mains ; ces biens qui , après vous avoir réjoui quelques instants, ne tarderont guère à être dissipés; ces biens dont on vous demandera un compte rigoureux. Vous doublez les portes et les serrures pour les enfermer tous , vous les scellez et les enchaînez de toutes parts ; craintif et inquiet , vous veillez à leur garde , et délibérant avec vous-même, prenant l'avis d'un mauvais conseiller , vous vous demandez : Que ferai-je ? La réponse était prête et toute simple: Je soulagerai la faim du pauvre , j'ouvrirai mes greniers , et j'appellerai tous les indigents. A l'exemple de Joseph , je ferai retentir ces paroles aussi pleines de grandeur que d'humanité : O vous tous qui manquez de pain, accourez à moi , recevez chacun votre subsistance de la bonté de Dieu , prenez votre part des biens qui coulent comme d'une fontaine publique ( Gen. 47. ). Mais vous êtes bien loin , oui , vous êtes bien loin de ressembler à Joseph, vous qui enviez aux autres hommes la jouissance de vos possessions ; vous qui , tenant conseil au-dedans de vous-même, et prenant un parti funeste aux pauvres , pensez non à soulager les besoins de chacun, mais à garder pour vous seul ce que vous recueillez, et à priver tons les autres de l'avantage qu'ils pouvaient tirer de vos richesses. On était près de redemander l'âme du riche de l'Evangile ( Luc. 12. 20. ) , et il songeait à manger les fruits de ses terres ; on devait la lui redemander cette nuit même , et il imaginait des
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jouissances pour plusieurs années. On lui a permis de consulter à loisir , et de manifester ses sentiments , afin de lui faire subir la sentence digne de sa résolution criminelle.
Craignez de tomber dans la même faute. L'Ecriture nous offre son exemple , afin que nous évitions son erreur. Imitez la terre , produisez comme elle , et ne vous montrez pas inférieur à un être inanimé. Observez cependant que ce n'est point pour sa propre jouissance, mais pour votre usage , que la terre fait éclore ses fruits ; tandis que vous, vous amassez pour vous-même les fruits de bienfaisance que vous faites paraître au-dehors : car tout l'avantage des bonnes oeuvres re-tourne à celui qui les fait. Vous avez nourri l'indigent ; ce que vous lui avez donné vous revient avec usure. Et comme la semence qui tombe sur la terre , profite à celui qui la jette ; de même le pain jeté dans le sein du pauvre , est du plus grand rapport pour celui qui le donne. Ayez pour fin dans vos cultures de recueillir la semence céleste. Semez , dit un prophète , semez pour vous-même dans la justice (Osée. 10. 12.). Pourquoi vous tourmenter ? pourquoi vous fatiguer ? pourquoi cet empressement à enfermer vos biens dans des murs de boue et de briques ? Une bonne réputation vaut mieux que de grandes richesses ( Prov. 22. 1. ). Si vous les estimez, ces richesses, pour les honneurs qu'elles procurent , considérez combien il importe plus à votre gloire d'être appelé le père d'un millier de pauvres , que de compter dans votre bourse mille pièces de monnaie. Vous laisserez vos biens sur la terre malgré vous ; mais l'honneur qui vous reviendra de vos bonnes oeuvres, vous le transporterez dans le ciel, lorsque tout le peuple , environnant le tribunal
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du souverain Juge , vous appellera son père nourricier , son bienfaiteur , et vous donnera les autres noms que vous aura mérités votre bienfaisance. Vous voyez des hommes, jaloux de donner des spectacles de baladins et d'athlètes, spectacles qu'on doit avoir en horreur, vous les voyez prodiguer l'or pour repaître leur vanité d'un honneur frivole , pour entendre les cris et les applaudissements du peuple : et vous , vous épargnez la dépense lorsque vous devez obtenir une gloire que rien n'égale. Un Dieu qui reçoit vos présents , les anges qui applaudissent à votre libéralité, les hommes de tous les siècles qui envient votre bonheur, une gloire éternelle, une couronne incorruptible, le royaume des cieux ; telle est la récompense dont sera payée la distribution que vous aurez faite de quelques matières périssables. Vous ne pensez à aucun de ces avantages , et votre amour pour les biens présents vous fait oublier les biens futurs.
Distribuez ici-bas vos richesses pour les besoins du pauvre , et soyez jaloux de vous distinguer dans ces pieuses dépenses. Qu'il soit dit de vous : Il a répandu ses biens dans le sein des indigents , sa justice subsistera dans tous les siècles (Ps. III. 9. ). N'aggravez pas les nécessités des misérables , en faisant augmenter le prix de leur subsistance. N'attendez pas la disette pour ouvrir vos greniers. Le monopoleur est maudit du peuple ( Prov. II. 26. ). Que la soif de l'or ne vous fasse pas épier la famine ; que la passion de vous enrichir ne vous fasse point profiter de la misère commune , et craignez de trafiquer des calamités de vos semblables. Que la colère divine ne soit pas pour vous une occasion de grossir vos trésors , n'aigrissez pas les plaies des malheureux qu'affligent
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de cruels fléaux. Mais vous ne considérez que l'or , et jamais votre frère. Vous connaissez les marques de la monnaie , vous savez distinguer celle qui est bonne de celle qui est fausse ; et vous affectez de méconnaître votre frère dans le besoin. L'éclat de l'or vous réjouit ; et vous ne faites aucune attention au pauvre qui voudrait vous faire entendre ses gémissements.
Comment vous mettrai-je sous les yeux sa situation déplorable ? Après avoir examiné autour de lui quelles peuvent être ses ressources , il ne se voit ni argent, ni espérance d'en acquérir. Un petit nombre d'habits et de meubles, qui tous ensemble valent à peine quelques oboles , voilà tout ce que possède son indigence. Il finit par tourner ses regards vers ses enfants; il songe à les conduire an marché (1) , pour suspendre la mort qui le menace. Imaginez-vous un combat entre la faim qui le presse et l'affection paternelle. La faim lui présente la mort la plus triste , la nature le retient et lui persuade de mourir avec ses enfants. Souvent poussé , souvent arrêté , enfin il cède , forcé et vaincu par une nécessité impérieuse et un besoin pressant. Entrons dans le coeur d'un père pour y voir les réflexions qui l'agitent, Qui vendrai-je le premier ? qui d'entre eux un dur marchand de grains verra-t-il avec plus de plaisir ? Choisirai-je l'aîné ? mais je respecte son aînesse. Irai-je au plus jeune ? mais j'ai pitié de son âge tendre qui ne sent pas encore son malheur. Celui-ci est la plus parfaite image de ses parents : cet autre est propre
(1) Dans le temps où écrivait saint Basile, l'esclavage subsistait encore ; et il y avait des exemples de pères qui vendaient leurs propres enfants, lesquels , par cette vente , devenaient esclaves. Saint Ambroise a imité cet endroit du discours de notre orateur, ainsi que plusieurs autres.
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aux sciences. Quel cruel embarras ! que devenir? que faire ? qui de ces infortunés dois-je attaquer ? me dépouillerai-je des sentiments humains ? prendrai-je ceux d'une bête féroce ? Si je veux conserver tous mes enfants , je les verrai tous périr de faim. devant moi. Si j'en abandonne un seul , de quel oeil verrai-je ceux qui resteront , auxquels je ne serai devenu que trop suspect ? comment habiterai-je ma maison , après m'être privé moi-même de mes enfants ? comment me présenterai-je à une table où sera servi un pain acheté à un tel prix ? Il part donc en versant un torrent de larmes, pour aller vendre le plus cher de ses enfants. Son affliction ne vous touche pas , vous ne pensez pas qu'il est homme comme vous. La faim presse ce malheureux père ; et vous marchandez avec lui , vous le retenez, vous prolongez les douleurs qui le déchirent. Il vous offre ses propres entrailles pour vous payer sa nourriture ; et , loin que votre main tremble en recevant de son infortune ce qu'elle vous vend. de plus précieux , vous disputez avec lui , vous craignez d'acheter trop cher, vous cherchez à recevoir beaucoup en donnant peu, aggravant ainsi de toutes parts les disgrâces de cet infortuné. Insensible à ses pleurs et à ses gémissements , votre coeur dur et cruel est fermé à la commisération. Vous ne voyez que l'or , vous n'imaginez que l'or. L'est la pensée qui vous occupe pendant votre sommeil, c'est la pensée qui vous occupe encore à votre réveil. Et comme les personnes dont la tête est dérangée par la folie , ne voient pas les objets mêmes , mais ceux quo leur présente une imagination malade ; de même votre âme , vivement frappée de l'amour des richesses , ne voit que l'or , ne voit que l'argent. Vous préféreriez la vue de l'or à la vue même du
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soleil. Vous souhaitez que tout se convertisse en or sous vos mains , et vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour que votre voeu s'accomplisse. Que de moyens n'employez-vous pas pour avoir de l'or ? pour vous le blé devient or , le vin se durcit en or , la laine se transforme en or. Tous vos commerces, tous vos projets , vous apportent de l'or ; enfin l'or même, multiplié par l'usure , vous produit de l'or.
Les désirs de l'avarice ne peuvent être rassasiés ni satisfaits. Nous laissons quelquefois des enfants gourmands se gorger à leur volonté de ce qu'ils aiment davantage, et nous parvenons à les dégoûter en les rassasiant. Il n'en est pas ainsi de l'avare. Plus il se remplit d'or, plus il en désire. Si les richesses abondent chez vous , n'y attachez pas votre cœur , vous dit le roi Prophète (Ps. 1.). Mais vous les retenez lorsqu'elles débordent, et vous fermez exactement tous les passages. Enfermées et retenues de force dans la maison du riche, que font-elles ? elles rompent toutes les digues, se répandent malgré lui, et faisant violence comme un ennemi qui vient fondre tout-à-coup, elles renversent et détruisent ses magasins et ses greniers. Il en construira de plus grands , dira-t-on. Mais qui est-ce qui l'assure qu'il ne les laissera pas à son héritier, avant qu'il les ait rétablis ? car il pourra être enlevé du milieu des vivants, avant qu'il ait pu relever, selon ses désirs avares , les édifices où il renferme ses récoltes. Le riche de l'Evangile a trouvé une fin digne de ses résolutions iniques. O vous qui m'écoutez, suivez mes conseils : ouvrez toutes les portes de vos greniers et de vos maisons ; donnez de toutes parts à vos richesses de libres issues. Comme on pratique des milliers de canaux pour que les eaux d'un grand fleuve se distribuent
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également dans une terre qu'elles fertilisent; de même ouvrez à vos richesses divers passages, pour qu'elles se répandent dans la maison des pauvres. Les eaux des puits n'en deviennent que plus belles et plus abondantes lorsqu'on y puise souvent ; trop longtemps reposées, elles croupissent. L'or arrêté dans les coffres n'est qu'un fonds mort et stérile ; mis en mouvement par la circulation , il devient fructueux et se divise pour l'utilité commune. Quels éloges ne mérite-t-il pas à celui qui le répand pour le bien de ses frères? ne dédaignez point ces éloges. Quelle récompense ne lui obtient-il pas du juste Juge ? regardez cette récompense comme assurée.
Que l'exemple du riche condamné dans l'Evangile , se présente sans cesse à vous. Attentif à garder les biens dont il jouit déjà , inquiet pour ceux qu'il s'attend de recueillir, sans savoir s'il vivra le lendemain, il prévient ce lendemain par les fautes qu'il commet dès aujourd'hui. Le pauvre n'est pas encore venu le supplier, et il manifeste déjà la dureté de son coeur ; il n'a pas recueilli ses fruits, et il donne déjà des marques de son avarice. La terre officieuse et libérale lui offrait toutes ses productions ; elle lui montrait dans ses champs des moissons épaisses; dans ses vignes, les ceps chargés de raisins; dans ses divers plants, les oliviers et les autres arbres , dont les branches courbées sous les fruits, lui annonçaient une pleine abondance. Pour lui , il était déjà dur et. resserré ; il enviait déjà à l'indigent ce qu'il n'avait pas encore. Toutefois , de quels périls ne sont pas menaces les fruits avant leur récolte ! souvent la grêle les brise et les écrase , une sécheresse mortelle nous les arrache des mains, des pluies excessives qui fondent des nues , les noient et les submergent.
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Que n'adressez-vous donc vos prières au Souverain des cieux, pour qu’il accomplisse ses faveurs ? Mais vous vous rendez d'avance indigne des biens qu'il vous destine. Vous parlez en secret au-dedans de vous-même; et le Ciel a jugé vos paroles, et il vous vient d’en haut des réponses terribles. Mais que se dit à lui-même l'avare ? Mon âme , tu as beaucoup de biens en réserve ; bois, mange , réjouis-toi tous les jours ( Luc. 12, 19.). Quelle étrange folie ! Si vous aviez l’âme d'une bête immonde, quel autre plaisir lui prépareriez-vous ? Vous êtes si courbé vers la terre , vous comprenez si peu les biens spirituels, que vous offrez à votre âme de grossières nourritures, et que vous lui destinez, ce que les entrailles mêmes rejettent. Si votre âme était décorée de vertus , pleine de bonnes oeuvres et amie de Dieu, elle serait comblée de biens, elle goûterait une volupté légitime et pure. Mais puisque vous n'avez que des idées terrestres, que vous vous faites un dieu de votre ventre, que vous êtes tout charnel, entièrement asservi à vos passions , écoutez la réponse qui vous convient ; ce n'est pas un homme , c'est le Seigneur qui vous la fait lui-même. Insensé, on vous redemandera cette nuit votre âme , et ce que vous avez mis en réserve, à qui reviendra-t-il (Luc 12. 20.)?
La conduite du riche de l'Evangile est plus extravagante que le supplice éternel n'est rigoureux. Il va être enlevé de ce monde , et quel est le projet qu'il inédite ? Je détruirai mes greniers et j'en construirai de plus grands. Je détruirai mes greniers ! Vous ferez bien , pourrais-je lui dire. Les magasins d'iniquité ne méritent chue trop d'être détruits. Renversez de vos propres mains ce que vous avez élevé criminellement. Ruinez ces celliers dont personne ne se
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retira jamais soulagé. Faites disparaître toute votre maison, l'asile et le refuge de votre avarice. Enlevez les toits, abattez les murs, montrez au soleil le blé que vous laissez pourrir : tirez de leurs prisons les richesses qui y sont enchaînées : exposez aux yeux du public ces cachots ténébreux où vous tenez vos trésors. Je détruirai mes greniers et j'en construirai de plus grands. Mais si vous remplissez encore ceux-ci , quel parti prendrez-vous ? les détruirez-vous de nouveau, et en construirez-vous d'autres ? Eh ! quoi de plus insensé que de se tourmenter sans lin, que de construire et de détruire sans cesse avec la même ardeur ? Vous avez, si vous voulez , des greniers , les maisons des pauvres. Amassez-vous des trésors dans le ciel (Matth. 5. 20.) : ce que vous y mettrez en réserve ne sera ni mangé par les vers, ni rongé par la rouille, ni pillé par les voleurs. Je donnerai aux pauvres, direz-vous, lorsque j'aurai construit de nouveaux greniers. Vous fixez un long terme à votre vie. Prenez garde que la mort ne se presse et ne devance ce terme. Promettre de faire du bien annonce plutôt un coeur dur qu'une âme bienfaisante. Vous promettez , non pour donner par la suite , mais pour vous débarrasser dans le moment. Car enfin, qui vous empêche de donner dès aujourd'hui le pauvre n'est-il pas à votre porte? vos greniers ne sont-ils pas pleins ? la récompense n'est-elle pas prête ? le précepte n'est-il pas clair ? L'indigent périt de faim, le pauvre nu tremble de froid , l’infortuné débiteur est traîné en prison ; et vous remettez l'aumône au lendemain ! Ecoutez Salomon : Ne dites pas à celui qui vous demande: Revenez, et je vous donnerai demain; car vous ignorez ce qui arrivera le jour suivant (Prov. 3. 28.- 27. 1. ). Quels
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préceptes vous méprisez, parce que l'avarice vous bouche les oreilles! Vous devriez rendre grâces à votre bienfaiteur, être joyeux et content, vous applaudir de n'être pas obligé vous-même d'aller assiéger les portes d’autrui, mais de voir les malheureux se tenir à la Vôtre: et vous êtes triste , abattu, d'un abord difficile , évitant d'être rencontré , de peur que le moindre don ne vous échappe des mains malgré vous. Vous ne connaissez que cette parole : Je n'ai rien, je ne donnerai pas, je suis pauvre moi-même. Oui, vous êtes réellement pauvre et dénué de tout bien spirituel. Vous êtes pauvre de charité , pauvre de bienfaisance, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d'espérance éternelle. Ah! partagez vos récoltes avec vos frères ; donnez à celui qui a faim un blé qui demain sera pourri. C'est le genre d'avarice le plus cruel de tous, de ne pas faire part aux indigents, même des choses qui se corrompent.
Quel tort fais-je , direz-vous peut-être, de garder ce qui est à moi ? Comment à vous ? où l'avez-vous pris ? d'où l'avez-vous apporté dans ce mon-de ? C'est comme si quelqu'un , s'étant emparé d'une place dans les spectacles publics, voulait empêcher les autres d'entrer, et jouir seul, comme lui étant propre, d'un plaisir qui doit être commun. Tels sont les riches. Des biens qui sont communs, ils les regardent comme leur étant propres, parce qu'ils s'en sont emparés les premiers. Que si chacun, après avoir pris sur ses richesses de quoi satisfaire ses besoins personnels , abandonnait son superflu à celui qui manque du nécessaire, il n'y aurait ni riche ni pauvre. N'êtes-vous pas sorti nu du sein de votre mère ? ne retournerez-vous pas nu dans le sein de la terre Et d'où vous viennent les biens dont vous êtes possesseur ?
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Si vous croyez les tenir du hasard, vous êtes un impie; vous méconnaissez celui qui vous a créé; vous ne rendez pas grâces à celui qui vous les a donnés. Si vous avouez qu'ils vous viennent de Dieu , dites-vous pourquoi vous les avez reçus de ce Maître commun? Dieu ne serait-il pas injuste d'avoir fait un partage aussi inégal des biens de ce monde? Pourquoi êtes-vous riche, et votre frère est-il pauvre ? n'est-ce pas afin que vous receviez le prix de votre bienfaisance et d'une administration fidèle , et que lui, il soit abondamment récompensé de sa résignation et de sa patience? Vous qui engloutissez tout dans le gouffre d'une insatiable avarice, vous croyez ne faire tort à personne, lorsque vous privez du nécessaire tant de misérables. Quel est l'homme injustement avide? n'est-ce point celui qui n'est pas satisfait lorsqu'il a suffisamment? Quel est le voleur public? n'est-ce pas celui qui prend pour lui seul ce qui est à chacun ? N'êtes-vous pas un homme injustement avide , un voleur public, vous qui vous appropriez seul ce que vous avez reçu pour le dispenser aux autres ? On appelle brigand celui qui dépouille les voyageurs habillés : mais celui qui ne revêt pas l'indigent nu, mérite-t-il un autre nom ? le pain que vous enfermez est à celui qui a faim ; l'habit que vous tenez dans vos coffres est à celui qui est nu ; la chaussure qui se gâte chez vous est à celui qui n'en a pas ; l'or que vous enfouissez est à celui qui est dans le besoin. Ainsi vous faites tort à tous ceux dont vous pouviez soulager l'indigence.
Voilà de beaux discours , direz-vous ; mais l'or est plus beau. Ainsi, lorsqu'on parle de sagesse à ceux qui vivent dans le désordre, le mal qu'on leur dit de la femme avec laquelle ils ont un
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commerce criminel, ne fait, que réveiller le souvenir de leur passion et les enflammer davantage. Que ne puis-je donc vous mettre sous les yeux toute la misère du pauvre, afin que vous sentiez de quels gémissements et de quelles larmes vous composer votre trésor ! De quel prix ne vous paraîtront pas au jour du jugement ces paroles ! Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été pi épuré depuis la constitution du monde : car j'ai eu faire, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais nu , et vous m'avez revêtu (Matth. 25. 34 et suiv.). Combien ne frémirez-vous pas au contraire, quel sera votre terreur et votre tremblement, quand vous entendrez cette condamnation ! Retirez-vous de moi, maudits , allez dans les ténèbres extérieures qui étoffent préparées au démon et à ses anges : car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif , et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais nu , et vous ne m'avez pas revêtu (Matth. 25. 41 et suiv.). Ce n'est point celui qui a pris, que l'Evangile condamne, mais celui qui n'a pas donné.
Je vous ai parlé pour vos vrais intérêts : si vous suivez mes conseils, vous êtes assurés des biens qui vous sont destinés et promis ; si vous refusez de m'écouter , vous savez quelles sont les menaces de l'Ecriture : je souhaite que vous ne les connaissiez point par expérience, et que vous preniez de meilleurs sentiments, afin que vos richesses deviennent pour vous la rançon de vos péchés, et que vous puissiez parvenir aux biens célestes qui vous sont préparés, par la grâce de celui qui nous a appelés tous à son royaume, à qui appartient la gloire et l'empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
EXTRAIT DES OEUVRES DE SAINT BASILE LE GRAND
SAINT BASILIUS
Wednesday, 29 September 2010
L'ENVIE
HOMÉLIE SUR L’ENVIE.
SOMMAIRE
ENVIE, passion diabolique, funeste surtout à celui qu'elle tourmente ; mal incurable , mal pernicieux dont on a vu les tristes effets dès l'origine du monde; attaque et persécute ceux qu'elle devrait chérir davantage; exemple de Saül à l'égard de David , des fils de Jacob à l'égard de Joseph leur frère, des Juifs à l'égard du Sauveur : fuir celui que l'envie possède comme un animal venimeux : manège de l'envieux pour décrier les autres : on peut se garantir de cette passion en apprenant à dédaigner les richesses et la gloire , et à n'estimer que la vertu, avec laquelle l'envie est incompatible. L'envie est peinte dans toute l'homélie avec les traits les plus véritables et les plus naturels; l'orateur la fait parler et agir comme elle parle et agit dans le monde.
DIEU est la bonté par essence, il se plaît à combler de biens tous ceux qui en sont dignes; le démon est plein de malice et l'inventeur de toutes sortes de méchancetés. L'Etre bon est incapable de ressentir l'envie; l'envie accompagne toujours le démon. Garantissons-nous, mes frères, de cette passion funeste; ne participons pas aux crimes de notre plus terrible adversaire, de peur que nous ne soyons enveloppés dans la sentence qui le condamne. Eh! si les superbes sont condamnés comme lui, les envieux pourront-ils éviter les supplices qui leur sont préparés ?
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Il n'est point de passion plus pernicieuse que l'envie. Elle nuit moins à ceux qu'elle attaque, qu’à celui qui l’éprouve et qui trouve en elle un bourreau domestique. L’envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la rouille ronge le fer. On dit que les vipères ne sortent du ventre de leur mère qu'en le déchirant (1); c'est ainsi que l'envie dévore l’âme qui lui donne entrée. L'envie est une douleur que l’on conçoit de la prospérité d'autrui : voilà pourquoi l’envieux n'est jamais exempt de peine et de tristesse. Le champ d'un voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une vie douce et commode! tous ces avantages désolent l'envieux et entretiennent sa maladie. Il ressemble à un corps nu sur lequel on lance des traits de toutes parts. Un homme a-t-il du courage ou de l'embonpoint, cela blesse l'envieux. Un autre est-il recommandable par sa bonne mine ? c'est pour lui un nouveau coup. Un autre se distingue-t-il par les qualités de l’âme, est-il considéré et admiré pour ses lumières et pour son éloquence ? un autre a-t-il de grandes richesses, aime-t-il à se signaler par ses libéralités, se Malt-il à faire part de ses biens aux pauvres, est-il comblé de louanges par ceux qu’il comble de bienfaits? ce sont là autant de traits qui pénètrent et qui percerait; coeur de l'envieux. Ce qu'il y a de fâcheux dans sa maladie, c'est qu’il ne peut la déclarer il marche les yeux baissés en terre, triste et confus, en proie au mal intérieur qui le dévore. Si on lui demande ce qui le chagrine, il rougit de l'avouer; il n'oserait dire :
(1) Il est missi parlé dans Héxamëron, on ouvrage des six Jours, de ce fait des vipères, qui est reconnu pour faux par les naturalistes.
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Je suis rempli d'envie et de fiel; le bonheur de mon ami m'afflige; je m'attriste de la joie de mon frère ; je ne puis souffrir le spectacle de la prospérité d’autrui ; la bonne fortune de mon prochain fait mon infortune. Voilà ce qu'il dirait, s'il voulait convenir de la vérité; mais n'osant découvrir une plaie aussi honteuse, il renferme au dedans de lui-même le mal qui déchire et ronge ses entrailles.
Il n'y a ni médecin, ni remède qui puissent guérir cette maladie, quoique les écritures soient pleines de recettes pour toutes sortes de maux. Rien ne peut soulager l'envieux, s'il ne voit tomber dans le dernier malheur celui auquel il porte envie. Il ne cesse de haïr un homme heureux, que quand il devient malheureux et qu'il n'est plus qu'un objet de pitié. Il ne se rapproche de lui et ne se déclare son ami que quand il le voit répandre des larmes et déplorer ses disgrâces. Il n'a point partagé sa joie, et il partage ses pleurs. Il plaint le renversement de sa fortune et vante sa prospérité passée, non par un sentiment d'humanité et de compassion, mais pour aigrir sa douleur par le souvenir de ce qu’il a perdu. Il relève le mérite d'un enfant qui vient de mourir, il en fait de grands éloges. Qu'il était beau! dit-il ; qu'il avait d’esprit! qu’il était propre à tout ! S’il vivait encore, il ne daignerait pas même le gratifier d'un souhait favorable. Cependant s'il remarque que plusieurs parlent avantageusement du mort, il change de manière et reprend ses sentiments d'envie. Il admire les richesses d'autrui, quand elles ont été enlevées par un accident: c'est quand elles ont été ruinées par la maladie qu’il loue la beauté, la force, la santé. En un mot, il est aussi ennemi du bonheur qui existe, qu'ami de celui qui n'est plus.
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Est-il une passion plus dangereuse que celle dont nous parlons? c’est le poison de la vie, le fléau de la nature, l'ennemi de Dieu et de ses graves. N’est-ce pas l’envie qui a poussé le démon à déclarer la guerre à l’homme! guerre par laquelle il s'est attaqué à Dieu même. Ne pouvant souffrir les grands avantages dont Dieu avait comblé l’homme, il s'est tourné contre l'homme, parce qu'il ne pouvait se venger sur Dieu. Caïn a suivi la même conduite. C'est le premier disciple du démon, duquel il a appris l'envie et le meurtre, ces deux attentats dont l’un est une suite de l'autre, et que S. Paul réunit en disant : Ces hommes qui ne respirent que l'envie et le meurtre (Rom. 1. 29. ). Qu'a donc fait Caïn ? s'étant aperçu que Dieu comblait Abel de races particulières, il en conçut de la jalousie, et potin se venger de l'Auteur des grâces, il fit périr celui qui en était l'objet. Comme il ne pouvoir s'attaquer à Dieu personnellement, il s'en prit à son frère et le tua. Mes frères, fuyons l'envie, ce maître d'impiété, ce père de l'homicide , ce destructeur de la nature, cet ennemi du sang et de la parenté, ce vice le plus absurde et le plus déraisonnable.
O homme, pourquoi t'affliger, puisque tu ne souffres aucun mal? pourquoi faire la guerre à celui qui possède quelques avantages sans ravoir causé aucun tort ? Que si tu es animé contre lui, quoique tu en aies reçu des services, ne vois-tu pas que tu t'opposes lui-même à ton propre bien. Tel était Saül, pour qui les services importants qu'il avait reçus de David ne furent qu'une occasion de lui déclarer une guerre implacable. Quoiqu’il eût été délivré de ses fureurs par les sous harmonieux et divins de sa harpe, il lui jeta sa lance et voulut percer l'auteur de ce bienfait. Ce n'est pas
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tout: le même David l'avait sauvé avec son armée des mains de l'ennemi ; il avait effacé la honte que Goliath imprimait à tout son peuple; cependant, parce que de jeunes filles avaient loué plus que lui le jeune vainqueur, parce, qu'elles avaient dit dans leurs chansons : Saül a tué mille Philistins , mais David en a tué dix mille (1. Rois. l 8. 7.) ; ces seules paroles et ce témoignage rendu à la vérité, lui inspirent contre David une haine mortelle. Après avoir tout tenté pour le faire périr dans son palais, il le bannit de sa cour : et sa haine ne s'arrêtant pas là, il arme trois mille hommes et se met à leur tête pour le chercher dans les déserts où il se cachait. Si on lui eût demandé la cause de la guerre qu'il avoir déclarée à David, il n'en eût pu alléguer d'autre que les services qu'il lui avait rendus , et sa modération à son égard. Dans le temps même où il le persécutait, surpris pendant le sommeil, et pouvant être facilement tué par un ennemi dont il poursuivait la mort, il fut sauvé de nouveau par l'homme juste, qui craignit de mettre la main sur sa personne. Loin d'être adouci par un tel bienfait, il se mit derechef à la tête d'un corps de troupes, et continua de poursuivre le conservateur de ses jours, jusqu'à ce que, pris une seconde fois dans une caverne, il manifesta toute sa perversité, et fit éclater davantage la vertu de son ennemi.
L'envie, sans doute, est l'espèce d'inimitié la plus implacable. Les bienfaits adoucissent les autres ennemis; ils ne font qu'irriter les envieux, qui sont plus indignés, plus affligés, plus désoles, à proportion qu'ils reçoivent de plus grands services. ils savent moins de gré des bienfaits , qu ils ne sont fâchés de la puissance du bienfaiteur. Sur quelle bête farouche, sur quel animal sauvage,
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ne l'emportent-ils pas en cruauté et en férocité Ou apprivoise les chiens en les nourrissant, on rend les lions traitables en les flattant ; les bons offices et les égards aigrissent de plus en plus les envieux.
Qu'est-ce qui a réduit Joseph en servitude ? n'est-ce pas l’envie de ses frères ? Et ici admirons la robe de cette passion. Pour détourner l'effet de certains songes, ils firent leur frère esclave, espérant que par là il ne serait jamais adoré par eux. Toutefois, si les songes annoncent la vérité, quel moyen d'en arrêter l'effet ? si ce ne sont que de fausses visions, pourquoi porter envie à un homme qui est dans l’erreur? Mais la Providence divine disposait les choses de la sorte pour confondre leur malice. Les voies mêmes qu'ils employaient pour empêcher l'exécution des desseins de Dieu, c’est ce qui les fit parvenir à leur fin. Si Joseph n'eût pas été vendu, il ne serait pas venu en Egypte; il n'aurait pas été, pour sa sagesse, victime de la perfidie d'une femme impudique; il n’aurait pas été mis en prison; il n’aurait pas lié commerce avec des officiers de Pharaon; il n'aurait pas expliqué des songes, ce qui fut l'origine de la grande puissance qu'il acquit en Egypte ; enfin il n’aurait as été adoré par ses frères, que la famine amena devant lui.
Mais parlons de l’envie la plus furieuse et la plus éclatante, que la fureur des Juifs a excitée contre le Sauveur. Pourquoi lui portait-on envie ? à cause de ses miracles. Et quel était le but de ses miracles? le salut des malheureux qui avaient besoin de secours. Les pauvres étaient nourris; et Celui qui les nourrissait était attaqué. Les morts étaient ressuscités ; et celui qui les rendait à la vie était en butte à la haine. Les démons étaient chassés,
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et celui qui leur commandait était persécuté. Les lépreux étaient guéris, les boiteux marchaient, les sourds entendaient , les aveugles voyaient ; et celui qui opérait ces prodiges de bienfaisance était mis en fuite. Enfin les Juifs livrèrent à la mort l'Auteur de la vie; ils firent battre de verges le Libérateur des hommes ; ils condamnèrent le souverain Juge du monde: tant il est vrai que l'envie ne respecta jamais rien !
C'est la seule arme que le fléau de nos âmes, le démon qui se réjouit de notre perte, a employée dès l'origine du monde , et qu'il emploiera jusqu'à la lin pour percer les hommes et pour les renverser. C'est l'envie qui l'a précipité du ciel; il cherche par la même passion à nous faire tomber avec lui dans le même abîme.
Celui-là donc était sage , qui ne permet pas même de manger avec un envieux (Prov. 23.6. ), voulant entendre tout autre commerce par celui de la table. On a soin d'éloigner du feu les matières inflammables : c'est ainsi qu'il faut nous retirer, autant qu'il est possible, de toute liaison avec les envieux , et nous mettre hors de l'atteinte de leurs traits. Car on ne peut être en butte à l'envie, qu'autant qu'on a avec elle des rapports plus ou moins prochains, selon cette parole de Salomon: La jalousie de l'homme vient de son compagnon (Eccl. 4. 4.). Non, sans doute, le Scythe ne porte pas envie à l'Egyptien, mais à quelqu'un de sa nation, dans la meule nation ; les inconnus ne causent point de jalousie, mais ceux avec qui on a le plus de rapports ; par exemple , les voisins , les personnes de la mime profession et du même fige, les parents proches., les frères, et en général, comme la nielle est la maladie propre du blé, ainsi l'envie est le vice qui altère l'amitié. La seule
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chose qu'on peut louer dans l'envie, c'est que plus elle est violente, plus elle tourmente celui qu'elle possède. Les traits qu'on lance avec impétuosité sur un corps extrêmement dur, rejaillissent contre celui qui les a poussés : ainsi les mouvements de l'envie , sans nuire à ceux qu'elle attaque , sont des coups portés à l'envieux. Quel est l'homme qui, par sa tristesse, a diminué les avantages de son prochain? mais il se déchire lui-même et se consume.
Combien ne hait-on pas les hommes tourmentés par l'envie ? On les regarde comme plus à craindre que les animaux venimeux. Ces animaux ne répandent leur venin qu'en faisant une plaie, de sorte que la partie mordue se corrompt peu à peu et se dissout. Plusieurs pensent que les envieux blessent par leurs seuls regards ; que les corps les mieux constitués, les corps dans toute la vigueur et toute la fleur de l'âge, sont desséchés par la malignité de l'envie, et que des yeux des personnes envieuses il coule une humeur qui gâte et altère tout ce qu'elle touche (1). Pour moi, en rejetant cette opinion qui a tout l'air d'une fable du peuple et d'un ancien conte, je dis que les démons, ennemis de tout bien, voyant la grande conformité qui est entre eux et l'envie, emploient cette passion pour exécuter leurs mauvais desseins, et vont jusqu'à se servir des yeux de l'envieux comme d'un instrument pour opérer leurs maléfices. Et vous n'avez pas horreur de vous constituer le ministre du malin esprit, d'admettre en vous une passion par laquelle vous deviendrez l'ennemi de ceux qui ne vous ont fait aucun mal,
(1) St. Basile va déclarer qu'il rejette cette opinion ; mais il en proposera une autre qui pourvoit lui être contestée.
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l'ennemi de Dieu même, la bonté par essence et incapable d'envie.
Fuyons le plus odieux des vices, un vice de l'invention du démon , une semence de l'ennemi , le précepte du serpent antique, le gage d'un supplice éternel, la privation du royaume céleste, un obstacle à la piété, une route à l'enfer. Le visage seul de l'envieux décèle le mal intérieur qui le consume. Ses yeux sont desséchés et obscurcis, ses joues pendantes, son sourcil refrogné; son âme agitée et troublée est incapable de discerner la vérité. Il ne sait, ni louer une action vertueuse, ni applaudir une éloquence forte et brillante, ni admirer ce qui est le plus digne de notre admiration. Semblables aux vautours qui, dédaignant les prairies et ces lieux agréables d'où se répand une odeur suave, se portent avec impétuosité vers l'infection et la pourriture; semblables encore à ces mouches qui laissent les parties saines pour se jeter sur un ulcère, les envieux ne regardent pas même ce qu'il y a de beau et d'éclatant dans la vie des hommes; ils s'attachent à ce qu'il y a de faible et de défectueux. Si l'on commet quelques fautes, qui sont inévitables vu la fragilité humaine, ils ont grand soin de les divulguer , et c'est par-là qu'ils veulent que les autres soient connus; comme ces peintres malins et grotesques, qui faisant le portrait d'un homme , le font remarquer par un nez de travers, par une loupe, une bosse, par quelque défectuosité et mutilation qui viennent de la nature ou d'un accident. Ils sont admirables pour mépriser ce qu'il a de plus digne de louanges en le prenant du mauvais côté, et pour décrier une vertu par le vice qui l'avaisine. Le courage à leurs yeux est témérité, la sagesse stupidité, la justice dureté, la prudence artifice;
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l'homme magnifique est fastueux , le libéral est prodigue, l'économe est avare: en un mot, ils ne manquent jamais de donner à chaque vertu le nom du vice qui lui est opposé.
Quoi donc ? nous arrêterons-nous à attaquer l'envie ? ce ne serait là que la moitié du traitement. Montrer à un malade le danger de sa maladie pour qu'il y apporte une attention convenable, cela n'est pas inutile: mais le laisser là sans essayer de lui rendre la santé, ce serait l'abandonner à lui-même et le livrer à son mal. Que devons-nous donc faire pour empêcher la passion de l'envie de s'emparer de notre coeur, ou pour l'en bannir si elle y est entrée? Premièrement, nous ne devons pas trop estimer les avantages humains, l'opulence, la gloire, la santé: car notre félicité ne consiste pas dans des biens périssables, mais nous sommes appelés à la possession de biens éternels. Ainsi il ne faut porter envie, ni au riche pour ses richesses, ni à l'homme puissant pour l’étendue de son autorité, ni aux personnes robustes pour la bonne constitution de leur corps, ni à l'orateur habile pour son éloquence. Ces avantages, qui sont des instruments de la vertu quand on en use comme il faut, ne font pas par eux-mêmes le bonheur. Celui qui en abuse est à plaindre; il ressemble à un homme qui tournerait volontairement contre lui-même une épée qu'il aurait prise pour se défendre de l'ennemi. Si l'on voit un homme se servir des biens présents selon les règles d'une droite raison, dispenser avec sagesse ce qu'il a recru de Dieu, ne pas amasser pour sa propre jouissance, on doit le louer et l'aimer pour son caractère charitable et
libéral envers ses frères. Quelqu'un se distingue par ses grandes connaissances, il est honoré pour la manière dont il parle de Dieu et dont il explique
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les divines Ecritures: ne lui portez pas envie, et one désirez pas que cet interprète des saints Livres garde le silence, si, par la grâce de l'Esprit Divin, il est admiré et applaudi par des auditeurs. Son talent est votre bien, et c'est à vous, si vous voulez en profiter, qu'a été envoyé le don de l'instruction. On ne bouche pas une source abondante : on ne ferme pas les yeux lorsque le soleil brille; et loin d'être jaloux de son éclat, on s'en souhaite la jouissance à soi-même. Et vous, lorsqu'une éloquence spirituelle jaillit avec abondance dans l'église; lorsqu'un coeur pieux , rempli des dons de l'Esprit-Saint, les répand comme d'une source, vous n'écoutez pas ses discours avec joie, vous ne recevez pas ses instructions avec reconnaissance! mais les applaudissements que lui donnent les auditeurs vous blessent! vous voudriez que personne ne louât ses paroles, que personne n'en profitât! Pourrez-vous justifier de telles disputions devant le souverain Juge de nos coeurs ? Il faut regarder les qualités de l’âme comme des beautés naturelles. Quant à l'homme riche, puissant et robuste, on doit l'aimer et le considérer s'il fait un usage légitime et raisonnable des instruments communs de la vie, s'il fait part libéralement de ses richesses aux pauvres, s'il emploie ses forces à soulager les faibles, et s'il croit que ce qu'il possède appartient plus aux autres qu'à lui-même. Ceux qui n'ont pas ces sentiments sont plus dignes de pitié que d'envie, parce qu'ils n'ont que plus de facilités pour le vice, et qu'ils ne font que se perdre avec plus d'embarras et de faste. Un riche est à plaindre quand il emploie ses richesses à faire des injustices : mais s'il les consacre à de bonnes oeuvres, elles ne doivent point l'ex-poser à l'envie, puisque tout le monde en profite;
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à moins qu'on ne porte la perversité jusqu'à s'envier à soi-même ses propres biens. En un mot, si l'on s'élève par la pensée au-dessus des choses humaines, si l'on n'envisage que ce qui est vraiment beau et louable, on n'aura garde de croire qu'aucun des biens périssables et terrestres soit capable de rendre heureux. Or, un homme qui est tellement disposé que les grands avantages du monde ne le touchent pas , il est impossible qu'il soit dominé par l'envie.
Si vous désirez vivement la gloire , si vous voulez vous distinguer de tout le monde, sans pouvoir même vous contenter de la seconde place (car c'est-là une autre source d'envie), détournez votre ardeur, comme le cours d'un fleuve , vers la possession de la vertu. Ne soyez jaloux, ni d'amasser de grandes richesses , ni d'acquérir la gloire du monde. Ces avantages ne dépendent pas de vous. Soyez juste, sage, prudent, courageux, patient dans les disgrâces que vous suscite la piété. Par-là , vous vous sauverez vous-même, et vous possèderez une gloire plus solide par de plus solides biens. La vertu dépend de nous; nous pouvons être vertueux si nous voulons nous en donner la peine: mais il n'est pas toujours en notre pouvoir d’être possesseurs d'amples richesses , d'une grande puissance et d'une figure avantageuse. Si donc, de l'avent de tout le monde, la vertu est le plus grand des biens, le plus durable, le plus précieux, nous devons travailler à l'attirer en nous : or nous ne l'y attirerons jamais, si notre âme n'est purgée de toutes les passions, et surtout de l'envie. Ne voyez-vous pas que la dissimulation est un grand vice ? or c'est un fruit de l'envie, qui apprend aux hommes à être doubles et à déguiser, sous une belle apparence d'amitié, la
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haine secrète qu'ils couvent dans le coeur; semblables à ces écueils dans la mer, qui ne sont couverts que d'un peu d'eau, et qui causent des naufrages imprévus quand on va les heurter imprudemment. Puis donc que de l'envie, comme d'une source funeste, découlent une mort spirituelle, la perte des vrais biens, la séparation de Dieu, le mépris des lois , le renversement de tout ce qu'il y a de meilleur au monde, suivons le précepte de l'Apôtre : Ne nous laissons pas aller au désir d’une vaine gloire, ne nous piquons pas mutuellement, ne soyons pas envieux les uns des autres (Gal. 5. 26.); mais plutôt soyons bienfaisants et charitables , nous pardonnant les uns aux autres, comme Dieu nous a pardonné (Eph. 4. 32.), en Jésus-Christ notre Seigneur, avec qui soit la gloire au Père et à l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
SOMMAIRE
ENVIE, passion diabolique, funeste surtout à celui qu'elle tourmente ; mal incurable , mal pernicieux dont on a vu les tristes effets dès l'origine du monde; attaque et persécute ceux qu'elle devrait chérir davantage; exemple de Saül à l'égard de David , des fils de Jacob à l'égard de Joseph leur frère, des Juifs à l'égard du Sauveur : fuir celui que l'envie possède comme un animal venimeux : manège de l'envieux pour décrier les autres : on peut se garantir de cette passion en apprenant à dédaigner les richesses et la gloire , et à n'estimer que la vertu, avec laquelle l'envie est incompatible. L'envie est peinte dans toute l'homélie avec les traits les plus véritables et les plus naturels; l'orateur la fait parler et agir comme elle parle et agit dans le monde.
DIEU est la bonté par essence, il se plaît à combler de biens tous ceux qui en sont dignes; le démon est plein de malice et l'inventeur de toutes sortes de méchancetés. L'Etre bon est incapable de ressentir l'envie; l'envie accompagne toujours le démon. Garantissons-nous, mes frères, de cette passion funeste; ne participons pas aux crimes de notre plus terrible adversaire, de peur que nous ne soyons enveloppés dans la sentence qui le condamne. Eh! si les superbes sont condamnés comme lui, les envieux pourront-ils éviter les supplices qui leur sont préparés ?
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Il n'est point de passion plus pernicieuse que l'envie. Elle nuit moins à ceux qu'elle attaque, qu’à celui qui l’éprouve et qui trouve en elle un bourreau domestique. L’envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la rouille ronge le fer. On dit que les vipères ne sortent du ventre de leur mère qu'en le déchirant (1); c'est ainsi que l'envie dévore l’âme qui lui donne entrée. L'envie est une douleur que l’on conçoit de la prospérité d'autrui : voilà pourquoi l’envieux n'est jamais exempt de peine et de tristesse. Le champ d'un voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une vie douce et commode! tous ces avantages désolent l'envieux et entretiennent sa maladie. Il ressemble à un corps nu sur lequel on lance des traits de toutes parts. Un homme a-t-il du courage ou de l'embonpoint, cela blesse l'envieux. Un autre est-il recommandable par sa bonne mine ? c'est pour lui un nouveau coup. Un autre se distingue-t-il par les qualités de l’âme, est-il considéré et admiré pour ses lumières et pour son éloquence ? un autre a-t-il de grandes richesses, aime-t-il à se signaler par ses libéralités, se Malt-il à faire part de ses biens aux pauvres, est-il comblé de louanges par ceux qu’il comble de bienfaits? ce sont là autant de traits qui pénètrent et qui percerait; coeur de l'envieux. Ce qu'il y a de fâcheux dans sa maladie, c'est qu’il ne peut la déclarer il marche les yeux baissés en terre, triste et confus, en proie au mal intérieur qui le dévore. Si on lui demande ce qui le chagrine, il rougit de l'avouer; il n'oserait dire :
(1) Il est missi parlé dans Héxamëron, on ouvrage des six Jours, de ce fait des vipères, qui est reconnu pour faux par les naturalistes.
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Je suis rempli d'envie et de fiel; le bonheur de mon ami m'afflige; je m'attriste de la joie de mon frère ; je ne puis souffrir le spectacle de la prospérité d’autrui ; la bonne fortune de mon prochain fait mon infortune. Voilà ce qu'il dirait, s'il voulait convenir de la vérité; mais n'osant découvrir une plaie aussi honteuse, il renferme au dedans de lui-même le mal qui déchire et ronge ses entrailles.
Il n'y a ni médecin, ni remède qui puissent guérir cette maladie, quoique les écritures soient pleines de recettes pour toutes sortes de maux. Rien ne peut soulager l'envieux, s'il ne voit tomber dans le dernier malheur celui auquel il porte envie. Il ne cesse de haïr un homme heureux, que quand il devient malheureux et qu'il n'est plus qu'un objet de pitié. Il ne se rapproche de lui et ne se déclare son ami que quand il le voit répandre des larmes et déplorer ses disgrâces. Il n'a point partagé sa joie, et il partage ses pleurs. Il plaint le renversement de sa fortune et vante sa prospérité passée, non par un sentiment d'humanité et de compassion, mais pour aigrir sa douleur par le souvenir de ce qu’il a perdu. Il relève le mérite d'un enfant qui vient de mourir, il en fait de grands éloges. Qu'il était beau! dit-il ; qu'il avait d’esprit! qu’il était propre à tout ! S’il vivait encore, il ne daignerait pas même le gratifier d'un souhait favorable. Cependant s'il remarque que plusieurs parlent avantageusement du mort, il change de manière et reprend ses sentiments d'envie. Il admire les richesses d'autrui, quand elles ont été enlevées par un accident: c'est quand elles ont été ruinées par la maladie qu’il loue la beauté, la force, la santé. En un mot, il est aussi ennemi du bonheur qui existe, qu'ami de celui qui n'est plus.
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Est-il une passion plus dangereuse que celle dont nous parlons? c’est le poison de la vie, le fléau de la nature, l'ennemi de Dieu et de ses graves. N’est-ce pas l’envie qui a poussé le démon à déclarer la guerre à l’homme! guerre par laquelle il s'est attaqué à Dieu même. Ne pouvant souffrir les grands avantages dont Dieu avait comblé l’homme, il s'est tourné contre l'homme, parce qu'il ne pouvait se venger sur Dieu. Caïn a suivi la même conduite. C'est le premier disciple du démon, duquel il a appris l'envie et le meurtre, ces deux attentats dont l’un est une suite de l'autre, et que S. Paul réunit en disant : Ces hommes qui ne respirent que l'envie et le meurtre (Rom. 1. 29. ). Qu'a donc fait Caïn ? s'étant aperçu que Dieu comblait Abel de races particulières, il en conçut de la jalousie, et potin se venger de l'Auteur des grâces, il fit périr celui qui en était l'objet. Comme il ne pouvoir s'attaquer à Dieu personnellement, il s'en prit à son frère et le tua. Mes frères, fuyons l'envie, ce maître d'impiété, ce père de l'homicide , ce destructeur de la nature, cet ennemi du sang et de la parenté, ce vice le plus absurde et le plus déraisonnable.
O homme, pourquoi t'affliger, puisque tu ne souffres aucun mal? pourquoi faire la guerre à celui qui possède quelques avantages sans ravoir causé aucun tort ? Que si tu es animé contre lui, quoique tu en aies reçu des services, ne vois-tu pas que tu t'opposes lui-même à ton propre bien. Tel était Saül, pour qui les services importants qu'il avait reçus de David ne furent qu'une occasion de lui déclarer une guerre implacable. Quoiqu’il eût été délivré de ses fureurs par les sous harmonieux et divins de sa harpe, il lui jeta sa lance et voulut percer l'auteur de ce bienfait. Ce n'est pas
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tout: le même David l'avait sauvé avec son armée des mains de l'ennemi ; il avait effacé la honte que Goliath imprimait à tout son peuple; cependant, parce que de jeunes filles avaient loué plus que lui le jeune vainqueur, parce, qu'elles avaient dit dans leurs chansons : Saül a tué mille Philistins , mais David en a tué dix mille (1. Rois. l 8. 7.) ; ces seules paroles et ce témoignage rendu à la vérité, lui inspirent contre David une haine mortelle. Après avoir tout tenté pour le faire périr dans son palais, il le bannit de sa cour : et sa haine ne s'arrêtant pas là, il arme trois mille hommes et se met à leur tête pour le chercher dans les déserts où il se cachait. Si on lui eût demandé la cause de la guerre qu'il avoir déclarée à David, il n'en eût pu alléguer d'autre que les services qu'il lui avait rendus , et sa modération à son égard. Dans le temps même où il le persécutait, surpris pendant le sommeil, et pouvant être facilement tué par un ennemi dont il poursuivait la mort, il fut sauvé de nouveau par l'homme juste, qui craignit de mettre la main sur sa personne. Loin d'être adouci par un tel bienfait, il se mit derechef à la tête d'un corps de troupes, et continua de poursuivre le conservateur de ses jours, jusqu'à ce que, pris une seconde fois dans une caverne, il manifesta toute sa perversité, et fit éclater davantage la vertu de son ennemi.
L'envie, sans doute, est l'espèce d'inimitié la plus implacable. Les bienfaits adoucissent les autres ennemis; ils ne font qu'irriter les envieux, qui sont plus indignés, plus affligés, plus désoles, à proportion qu'ils reçoivent de plus grands services. ils savent moins de gré des bienfaits , qu ils ne sont fâchés de la puissance du bienfaiteur. Sur quelle bête farouche, sur quel animal sauvage,
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ne l'emportent-ils pas en cruauté et en férocité Ou apprivoise les chiens en les nourrissant, on rend les lions traitables en les flattant ; les bons offices et les égards aigrissent de plus en plus les envieux.
Qu'est-ce qui a réduit Joseph en servitude ? n'est-ce pas l’envie de ses frères ? Et ici admirons la robe de cette passion. Pour détourner l'effet de certains songes, ils firent leur frère esclave, espérant que par là il ne serait jamais adoré par eux. Toutefois, si les songes annoncent la vérité, quel moyen d'en arrêter l'effet ? si ce ne sont que de fausses visions, pourquoi porter envie à un homme qui est dans l’erreur? Mais la Providence divine disposait les choses de la sorte pour confondre leur malice. Les voies mêmes qu'ils employaient pour empêcher l'exécution des desseins de Dieu, c’est ce qui les fit parvenir à leur fin. Si Joseph n'eût pas été vendu, il ne serait pas venu en Egypte; il n'aurait pas été, pour sa sagesse, victime de la perfidie d'une femme impudique; il n’aurait pas été mis en prison; il n’aurait pas lié commerce avec des officiers de Pharaon; il n'aurait pas expliqué des songes, ce qui fut l'origine de la grande puissance qu'il acquit en Egypte ; enfin il n’aurait as été adoré par ses frères, que la famine amena devant lui.
Mais parlons de l’envie la plus furieuse et la plus éclatante, que la fureur des Juifs a excitée contre le Sauveur. Pourquoi lui portait-on envie ? à cause de ses miracles. Et quel était le but de ses miracles? le salut des malheureux qui avaient besoin de secours. Les pauvres étaient nourris; et Celui qui les nourrissait était attaqué. Les morts étaient ressuscités ; et celui qui les rendait à la vie était en butte à la haine. Les démons étaient chassés,
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et celui qui leur commandait était persécuté. Les lépreux étaient guéris, les boiteux marchaient, les sourds entendaient , les aveugles voyaient ; et celui qui opérait ces prodiges de bienfaisance était mis en fuite. Enfin les Juifs livrèrent à la mort l'Auteur de la vie; ils firent battre de verges le Libérateur des hommes ; ils condamnèrent le souverain Juge du monde: tant il est vrai que l'envie ne respecta jamais rien !
C'est la seule arme que le fléau de nos âmes, le démon qui se réjouit de notre perte, a employée dès l'origine du monde , et qu'il emploiera jusqu'à la lin pour percer les hommes et pour les renverser. C'est l'envie qui l'a précipité du ciel; il cherche par la même passion à nous faire tomber avec lui dans le même abîme.
Celui-là donc était sage , qui ne permet pas même de manger avec un envieux (Prov. 23.6. ), voulant entendre tout autre commerce par celui de la table. On a soin d'éloigner du feu les matières inflammables : c'est ainsi qu'il faut nous retirer, autant qu'il est possible, de toute liaison avec les envieux , et nous mettre hors de l'atteinte de leurs traits. Car on ne peut être en butte à l'envie, qu'autant qu'on a avec elle des rapports plus ou moins prochains, selon cette parole de Salomon: La jalousie de l'homme vient de son compagnon (Eccl. 4. 4.). Non, sans doute, le Scythe ne porte pas envie à l'Egyptien, mais à quelqu'un de sa nation, dans la meule nation ; les inconnus ne causent point de jalousie, mais ceux avec qui on a le plus de rapports ; par exemple , les voisins , les personnes de la mime profession et du même fige, les parents proches., les frères, et en général, comme la nielle est la maladie propre du blé, ainsi l'envie est le vice qui altère l'amitié. La seule
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chose qu'on peut louer dans l'envie, c'est que plus elle est violente, plus elle tourmente celui qu'elle possède. Les traits qu'on lance avec impétuosité sur un corps extrêmement dur, rejaillissent contre celui qui les a poussés : ainsi les mouvements de l'envie , sans nuire à ceux qu'elle attaque , sont des coups portés à l'envieux. Quel est l'homme qui, par sa tristesse, a diminué les avantages de son prochain? mais il se déchire lui-même et se consume.
Combien ne hait-on pas les hommes tourmentés par l'envie ? On les regarde comme plus à craindre que les animaux venimeux. Ces animaux ne répandent leur venin qu'en faisant une plaie, de sorte que la partie mordue se corrompt peu à peu et se dissout. Plusieurs pensent que les envieux blessent par leurs seuls regards ; que les corps les mieux constitués, les corps dans toute la vigueur et toute la fleur de l'âge, sont desséchés par la malignité de l'envie, et que des yeux des personnes envieuses il coule une humeur qui gâte et altère tout ce qu'elle touche (1). Pour moi, en rejetant cette opinion qui a tout l'air d'une fable du peuple et d'un ancien conte, je dis que les démons, ennemis de tout bien, voyant la grande conformité qui est entre eux et l'envie, emploient cette passion pour exécuter leurs mauvais desseins, et vont jusqu'à se servir des yeux de l'envieux comme d'un instrument pour opérer leurs maléfices. Et vous n'avez pas horreur de vous constituer le ministre du malin esprit, d'admettre en vous une passion par laquelle vous deviendrez l'ennemi de ceux qui ne vous ont fait aucun mal,
(1) St. Basile va déclarer qu'il rejette cette opinion ; mais il en proposera une autre qui pourvoit lui être contestée.
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l'ennemi de Dieu même, la bonté par essence et incapable d'envie.
Fuyons le plus odieux des vices, un vice de l'invention du démon , une semence de l'ennemi , le précepte du serpent antique, le gage d'un supplice éternel, la privation du royaume céleste, un obstacle à la piété, une route à l'enfer. Le visage seul de l'envieux décèle le mal intérieur qui le consume. Ses yeux sont desséchés et obscurcis, ses joues pendantes, son sourcil refrogné; son âme agitée et troublée est incapable de discerner la vérité. Il ne sait, ni louer une action vertueuse, ni applaudir une éloquence forte et brillante, ni admirer ce qui est le plus digne de notre admiration. Semblables aux vautours qui, dédaignant les prairies et ces lieux agréables d'où se répand une odeur suave, se portent avec impétuosité vers l'infection et la pourriture; semblables encore à ces mouches qui laissent les parties saines pour se jeter sur un ulcère, les envieux ne regardent pas même ce qu'il y a de beau et d'éclatant dans la vie des hommes; ils s'attachent à ce qu'il y a de faible et de défectueux. Si l'on commet quelques fautes, qui sont inévitables vu la fragilité humaine, ils ont grand soin de les divulguer , et c'est par-là qu'ils veulent que les autres soient connus; comme ces peintres malins et grotesques, qui faisant le portrait d'un homme , le font remarquer par un nez de travers, par une loupe, une bosse, par quelque défectuosité et mutilation qui viennent de la nature ou d'un accident. Ils sont admirables pour mépriser ce qu'il a de plus digne de louanges en le prenant du mauvais côté, et pour décrier une vertu par le vice qui l'avaisine. Le courage à leurs yeux est témérité, la sagesse stupidité, la justice dureté, la prudence artifice;
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l'homme magnifique est fastueux , le libéral est prodigue, l'économe est avare: en un mot, ils ne manquent jamais de donner à chaque vertu le nom du vice qui lui est opposé.
Quoi donc ? nous arrêterons-nous à attaquer l'envie ? ce ne serait là que la moitié du traitement. Montrer à un malade le danger de sa maladie pour qu'il y apporte une attention convenable, cela n'est pas inutile: mais le laisser là sans essayer de lui rendre la santé, ce serait l'abandonner à lui-même et le livrer à son mal. Que devons-nous donc faire pour empêcher la passion de l'envie de s'emparer de notre coeur, ou pour l'en bannir si elle y est entrée? Premièrement, nous ne devons pas trop estimer les avantages humains, l'opulence, la gloire, la santé: car notre félicité ne consiste pas dans des biens périssables, mais nous sommes appelés à la possession de biens éternels. Ainsi il ne faut porter envie, ni au riche pour ses richesses, ni à l'homme puissant pour l’étendue de son autorité, ni aux personnes robustes pour la bonne constitution de leur corps, ni à l'orateur habile pour son éloquence. Ces avantages, qui sont des instruments de la vertu quand on en use comme il faut, ne font pas par eux-mêmes le bonheur. Celui qui en abuse est à plaindre; il ressemble à un homme qui tournerait volontairement contre lui-même une épée qu'il aurait prise pour se défendre de l'ennemi. Si l'on voit un homme se servir des biens présents selon les règles d'une droite raison, dispenser avec sagesse ce qu'il a recru de Dieu, ne pas amasser pour sa propre jouissance, on doit le louer et l'aimer pour son caractère charitable et
libéral envers ses frères. Quelqu'un se distingue par ses grandes connaissances, il est honoré pour la manière dont il parle de Dieu et dont il explique
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les divines Ecritures: ne lui portez pas envie, et one désirez pas que cet interprète des saints Livres garde le silence, si, par la grâce de l'Esprit Divin, il est admiré et applaudi par des auditeurs. Son talent est votre bien, et c'est à vous, si vous voulez en profiter, qu'a été envoyé le don de l'instruction. On ne bouche pas une source abondante : on ne ferme pas les yeux lorsque le soleil brille; et loin d'être jaloux de son éclat, on s'en souhaite la jouissance à soi-même. Et vous, lorsqu'une éloquence spirituelle jaillit avec abondance dans l'église; lorsqu'un coeur pieux , rempli des dons de l'Esprit-Saint, les répand comme d'une source, vous n'écoutez pas ses discours avec joie, vous ne recevez pas ses instructions avec reconnaissance! mais les applaudissements que lui donnent les auditeurs vous blessent! vous voudriez que personne ne louât ses paroles, que personne n'en profitât! Pourrez-vous justifier de telles disputions devant le souverain Juge de nos coeurs ? Il faut regarder les qualités de l’âme comme des beautés naturelles. Quant à l'homme riche, puissant et robuste, on doit l'aimer et le considérer s'il fait un usage légitime et raisonnable des instruments communs de la vie, s'il fait part libéralement de ses richesses aux pauvres, s'il emploie ses forces à soulager les faibles, et s'il croit que ce qu'il possède appartient plus aux autres qu'à lui-même. Ceux qui n'ont pas ces sentiments sont plus dignes de pitié que d'envie, parce qu'ils n'ont que plus de facilités pour le vice, et qu'ils ne font que se perdre avec plus d'embarras et de faste. Un riche est à plaindre quand il emploie ses richesses à faire des injustices : mais s'il les consacre à de bonnes oeuvres, elles ne doivent point l'ex-poser à l'envie, puisque tout le monde en profite;
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à moins qu'on ne porte la perversité jusqu'à s'envier à soi-même ses propres biens. En un mot, si l'on s'élève par la pensée au-dessus des choses humaines, si l'on n'envisage que ce qui est vraiment beau et louable, on n'aura garde de croire qu'aucun des biens périssables et terrestres soit capable de rendre heureux. Or, un homme qui est tellement disposé que les grands avantages du monde ne le touchent pas , il est impossible qu'il soit dominé par l'envie.
Si vous désirez vivement la gloire , si vous voulez vous distinguer de tout le monde, sans pouvoir même vous contenter de la seconde place (car c'est-là une autre source d'envie), détournez votre ardeur, comme le cours d'un fleuve , vers la possession de la vertu. Ne soyez jaloux, ni d'amasser de grandes richesses , ni d'acquérir la gloire du monde. Ces avantages ne dépendent pas de vous. Soyez juste, sage, prudent, courageux, patient dans les disgrâces que vous suscite la piété. Par-là , vous vous sauverez vous-même, et vous possèderez une gloire plus solide par de plus solides biens. La vertu dépend de nous; nous pouvons être vertueux si nous voulons nous en donner la peine: mais il n'est pas toujours en notre pouvoir d’être possesseurs d'amples richesses , d'une grande puissance et d'une figure avantageuse. Si donc, de l'avent de tout le monde, la vertu est le plus grand des biens, le plus durable, le plus précieux, nous devons travailler à l'attirer en nous : or nous ne l'y attirerons jamais, si notre âme n'est purgée de toutes les passions, et surtout de l'envie. Ne voyez-vous pas que la dissimulation est un grand vice ? or c'est un fruit de l'envie, qui apprend aux hommes à être doubles et à déguiser, sous une belle apparence d'amitié, la
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haine secrète qu'ils couvent dans le coeur; semblables à ces écueils dans la mer, qui ne sont couverts que d'un peu d'eau, et qui causent des naufrages imprévus quand on va les heurter imprudemment. Puis donc que de l'envie, comme d'une source funeste, découlent une mort spirituelle, la perte des vrais biens, la séparation de Dieu, le mépris des lois , le renversement de tout ce qu'il y a de meilleur au monde, suivons le précepte de l'Apôtre : Ne nous laissons pas aller au désir d’une vaine gloire, ne nous piquons pas mutuellement, ne soyons pas envieux les uns des autres (Gal. 5. 26.); mais plutôt soyons bienfaisants et charitables , nous pardonnant les uns aux autres, comme Dieu nous a pardonné (Eph. 4. 32.), en Jésus-Christ notre Seigneur, avec qui soit la gloire au Père et à l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
Tuesday, 21 September 2010
HOMELIE SUR L'HUMILITE

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HOMÉLIE SUR L'HUMILITÉ.
SOMMAIRE.
L'ORATEUR , après avoir annoncé que nous sommes touchés par l'orgueil, et que nous ne pouvons nous relever que par l'humilité, montre, par des raisonnements et des exemples , que nous ne devons nous enorgueillir ni des richesses et de la grandeur, ni de la beauté et des autres avantages du corps, ni de la sagesse et de la prudence. L'homme ne peut se glorifier qu'en Dieu , puisqu'il tient tout et qu'il espère tout de Dieu. Ce principe est confirmé par un grand nombre de passages , surtout de St. Paul. Beaucoup d'exemples prouvent que l'orgueil en a perdu plusieurs ou les a exposés à se perdre. L'humilité corrige bien des fautes , l'orgueil rend inutiles les plus grandes vertus. Jésus-Christ surtout et ses disciples nous apprennent à être humbles. Moyens pour réprimer l'orgueil et pour s'exercer dans la pratique de l'humilité.
QUE l'homme n'a-t-il conservé la gloire à laquelle Dieu l'avait d'abord élevé ! son élévation serait réelle et non imaginaire ; il serait glorifié par la puissance du Très-haut , illustré par sa sagesse; il
jouirait des biens de la vie éternelle. Mais depuis que renonçant à la gloire qu'il tenait du Seigneur, il en a désiré et ambitionne une autre à laquelle il ne pouvait atteindre, et perdu celle qu'il pouvait obtenir , son unique ressource, le seul moyen de guérir son mal et de remonter à la dignité dont il est déchu , c'est de prendre des sentiments humbles,
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de ne pas imaginer un vain appareil de gloire qu'il trouve dans son propre fonds, mais de chercher sa gloire dans Dieu. Par-là il corrigera sa faute, par-là il guérira sa maladie, par-là il recourra au divin précepte dont il s'est écarté.
Le démon, qui a renversé l’homme en l’amusant par l’espérance d'une fausse gloire, ne cesse de l'irriter par les mêmes motifs, et d'employer mille artifices potin le surprendre. Il l’éblouit par l’éclat des richesses , afin qu il s'en applaudisse et qu'il soit jaloux de les augmenter. Toutefois les richesses, incapables de procurer une vraie gloire, n’ont de réel que le péril auquel elles exposent. Amasser des richesses ne l'ait qu'irriter la cupidité; les posséder ne sert de rien pour une gloire solide. Elles aveuglent l'homme, le rendent insolent, produisent sur l’âme le même effet que l'inflammation sur le corps. L’enflure des corps enflammés n'est ni saine ni utile , elle est au contraire très-dangereuse et cause souvent la mort. L'orgueil fait de même mal à l’âme.
Ce ne sont pas les richesses seules qui enflent l’homme, ce n'est pas seulement le faste dont il s'environne et qu’il se plaît à étaler, ni les tables somptueuses qu'il dresse , ni les habits magnifiques dont il se revêt, ni les maisons superbes qu'il construit et qu’il décore , ni le grand nombre de serviteurs qui l'accompagnent , ni la foule de flatteurs qu'il traîne à sa suite ; mais les places qui dépendent des suffrages et des caprices du peuple lui inspirent aussi une arrogance démesurée. Si le peuple lui confère une dignité , s'il le nomme à une des premières charges , il pense alors être au-dessus du genre humain; il s'imagine qu’il marche sur les nues, qu'il foule aux pieds les autres hommes ; il s’élève contre ceux auxquels il doit
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son élévation, il traite insolemment ceux qui l'ont rendu ce qu'il est. L'insensé ! il ne voit pas que toute cette gloire dont il est revêtu est plus vade qu'un songe; que tout cet éclat dont il est environné est plus vain que les fantômes de la nuit ; que cette gloire et cet éclat sont formés et détruits par les caprices du peuple. Tel était ce fils extravagant de Salomon , plus jeune par l'esprit que par l'âge (3. Rois. 12. ). Il menaça de traiter plus durement le peuple qui le priait d'adoucir le joug ; et il perdit son royaume par la même menace par laquelle il espérait régner avec plus d'empire ; il perdit par elle la dignité dont il avait hérité de son père.
L'habileté des mains , l'agilité des pieds, les agréments du corps , qui sont le butin de la maladie et la proie du temps, donnent encore à l'homme de la fierté et de la confiance. Il ne fait pas réflexion que toute chair n'est que de l'herbe, que toute la gloire de l'homme est comme la fleur des champs. L'herbe sèche, et la fleur tombe (Is. 40. 6. ). Tels étaient et les géants qui se glorifiaient de leurs forces (Gen. 6. 4. - Sag. 14. 6.), et l'insensé Goliath qui s'attaquait à Dieu même (I . Rois. 17. ). Tels étaient encore Adonias qui était fier de sa beauté (3. Rois. 1. 5.) ; Absalon qui était idolâtre de sa chevelure (2. Rois. 14. 26. ).
Et ce qui de tous les biens humains paraît être le plus grand et le plus solide, la sagesse et la prudence , elles inspirent aussi un vain orgueil, elles donnent une fausse grandeur, et ne sont comptées pour rien quand elles sont séparées de la sagesse divine. Les ruses que le démon a employées contre l'homme ne lui ont pas réussi. Par ces artifices, il s'est fait plus de mal qu'à l'homme qu'il voulait éloigner de Dieu. Il s'est trahi lui-même, il s'est
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révolté contre Dieu , et s'est vu condamne à une mort éternelle. Il s'est trouvé pris dans le filet qu'il as oit tendu contre le Seigneur , crucifié sur la croix où il espérait le crucifier , et subissant la mort qu'il désirait lui faire subir. Mais si le prince de ce monde, cet esprit invisible, ce grand et premier maître de la sagesse mondaine, s'est trouvé pris par ses propres artifices, s'il est tombé dans la dernière extravagance ; à plus forte raison ses disciples et ses sectateurs, quelque habiles qu'ils soient, sont devenus fous en s'attribuant le nom de sages ( Rom. 1.2 ). Pharaon avait concerté habilement la perte du peuple d'Israël, mais il ne put jamais prévoir l'obstacle qui renverserait tous ses desseins. Un enfant exposé à mourir par ses ordres, nourri secrètement dans son palais, détruit la puissance du roi et de sa nation , sauve le peuple d'Israël, L'homicide Abimelec, ce fils bâtard de Gédéon , qui avait fait massacrer soixante-dix de ses frères ( Jug. 9. ) , et qui par-là avait cru s'assurer la puissance souveraine , se tourne contre ceux qui l'avaient secondé dans son massacre , les soulève contre lui , et finit par périr d'un coup de pierre de la main d'une femme. Les Juifs, d'après un raisonnement qu'ils croyaient fort sage, prirent contre le Seigneur un parti qui leur a été funeste à eux-mêmes. Si nous le laissons faire, disaient-ils, tous croiront en lui, et les Romains viendront, ils ruineront notre pays et notre nation (Jean. 11. 48.). C'est après avoir raisonné de la sorte , qu'ils résolurent de faire mourir Jésus-Christ pour sauver leur pays et leur nation; et c'est par-là qu'ils se perdirent , qu ils furent chassés de leur pays, qu'ils furent privés de leurs lois et de leur culte. Je pourrais prouver, par une infinité d'autres exemples , combien la prudence humaine est trompeuse,
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que ses vues sont plus basses et plus bornées qu'on ne se l’imagine. Quelque éclairé qu'on soit , on ne doit s'applaudir, ni de sa sagesse, ni d’aucun autre avantage , mais suivre l'avis sensé de la bienheureuse Anne et du prophète Jérémie: Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse , que le fort ne se glorifie pas de sa force , que le riche ne se glorifie pas de ses richesses ( 1. Rois. 2. 3. et Jér, 9. 23 et 4 ).
Mais de quoi l’homme peut-il vraiment se glorifier ? en quoi est-il grand ? Que celui qui se glorifie, dit Dieu par la bouche du même prophète , mette sa gloire à me connaître et à savoir que je suis le Seigneur. La grandeur de l'homme, sa gloire et sa dignité consistent à connaître ce qui est vraiment grand, à s’y attacher , à chercher la gloire dans le Seigneur de la gloire. Que celui qui se glorifie , dit l’Apôtre, se glorifie dans le Seigneur. Jésus-Christ, dit-il, nous a été donné pour être notre sagesse , notre justice, notre sanctification, notre rédemption, afin que , selon ce qui est écrit, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur ( 1. Cor. 1. 30 et 31 . ). La véritable et parfaite manière de nous glorifier en Dieu est de ne pas nous applaudir de notre justice, mais de reconnaître que par nous-mêmes nous sommes privés de la justice véritable , et que nous ne sommes justifiés que par la foi en Jésus-Christ. Saint Paul se glorifie dans le mépris de sa propre justice, et dans cette disposition qui lui fait chercher celle qui naît de la foi en J. C., celui qui vient de Dieu par la foi , celle par laquelle il connaît Jésus-Christ , il connaît la vertu de sa résurrection et la participation de ses souffrances , étant rendu conforme à sa mort , et s’efforçant de parvenir , de quelque manière que ce soit , à la bienheureuse résurrection
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des morts (Phil. 3. 9 et suiv. ). C'est là que vient tomber toute hauteur de l'orgueil. Il ne vous reste rien , ô homme, dont vous puissiez vous applaudir , puisque toute votre gloire et toute votre espérance consistent à mortifier tout ce qui, est en vous, et à chercher la vie dont nous devons jouir en Jésus-Christ ; vie dont nous avons dès ici bas les prémices, ne vivant que par la bonté et par la grâce de Dieu. Oui, c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon qu'il lui plaît ( Phil . 2. 13. ). Dieu nous révèle par son esprit sa propre sagesse qu’il avait prédestinée pour notre gloire ( 1. Cor. 2. 7 et 10. ).Dieu nous donne la force dans les travaux. J'ai travaillé plus qu'eux tous, dit saint Paul , non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi ( 1. Cor. 15. 10. ). Dieu nous tire des périls contre toute espérance humaine. Nous avions en nous-mêmes une réponse de mort , afin que nous ne missions point notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts, qui nous a délivrés dune mort si affreuse, qui nous en délivre encore , et qui, comme nous l’espérons , nous en délivrera à l’avenir ( 2. Cor. 1. 9 et 10.).
Pourquoi donc , je vous le demande, vous enorgueillir des avantages que vous possédez, au lieu de rendre grâces à celui de qui vous tenez ces dons ? Qu'avez-vous que vous n’ayez reçu ? si vous l’ avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez pas reçu ( I. Cor. 4. 7. ) . Ce n'est pas vous qui avez connu. Dieu par votre propre justice, mais Dieu vous a connu par un effet de sa grâce. Ayant connu Dieu , dit saint Paul, ou plutôt ayant été connus de Dieu (Gal. 4. 9.) vous ne vous êtes pas élevé de vous-même à la connaissance de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ s’est manifesté à vous en venant au monde. Je poursuis
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ma course, dit le même Apôtre, pour tâcher d'atteindre à Jésus-Christ , pour m'efforcer de le connaître comme j'en suis connu ( Phil. 3. 12. ). Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, dit le Seigneur, mais c'est moi qui vous ai choisis ( Jean. 15. 16.). Etes-vous donc fier parce qu'on vous a accordé un honneur , et de la miséricorde en faites-vous un sujet d'orgueil ne vous connaîtrez-vous que quand vous serez chassé du paradis comme Adam , que vous serez abandonné de l'esprit de Dieu comme Saül, que vous serez retranché de la racine sainte comme le peuple juif? Pour vous, vous demeurez ferme par la foi ; mais prenez garde de ne pas vous élever, et tenez-vous dans la crainte ( Rom. 11. 20.). Le jugement suit la grâce, et le souverain Juge vous fera rendre compte des grâces que vous avez reçues. Si vous ne pouvez comprendre cela même que vous avez reçu une grave, et que , par un excès de présomption , vous vous faisiez de la grave un mérite, vous n'êtes pas plus précieux aux yeux du Seigneur que saint Pierre ; vous ne sauriez l'aimer plus ardemment que cet apôtre , qui l'aimait jusqu'à vouloir mourir pour lui. Mais par ce qu'il se permit ces paroles trop présomptueuses : Quand vous seriez pour tous les autres un sujet de scandale, vous ne le serez jamais pour moi (Matth. 26. 33. ) il fut abandonné à sa propre faiblesse ; il tomba dans le reniement; il apprit par sa faute à être plus circonspect ; il apprit à ménager les faibles par l'expérience de sa propre faiblesse; et il comprit parfaitement que , comme étant près d'être englouti dans les flots , il en fut tiré par la main de Jésus-Christ ; de même dans la tempête du scandale , courant risque de périr par son incrédulité , il fut sauvé par la puissance du même Jésus-Christ qui l'avait prévenu de ce qui devait
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lui arriver: Simon, Simon, lui avait-il dit, Satan vous a demandé pour vous cribler comme on crible le froment ; mais j'ai prié pour vous afin que votre foi ne s'éteigne pas. Lors donc que vous aurez été converti , ayez soin d'affermir vos frères ( Luc, 22.31 et 32. ). Après avoir ainsi réprimandé
saint Pierre, Jésus-Christ le fortifia par sa sagesse, afin qu'il réprimât tout sentiment de vanité , et qu'il apprît à ménager les faibles, Le Pharisien fier et superbe , qui était plein de confiance en lui-même ( Luc. 18. 11. ) , qui, (levant Dieu, attaquait le Publicain sans ménagement, perdit la gloire de la justice par le crime de l'orgueil : au lieu que le Publicain s'en retourna justifié ( Luc. 18. 14. ), parce qu'il glorifiait le Seigneur; parce que, n'osant lever les yeux au ciel,dans l'extérieur le plus humble, il se frappait la poitrine et se condamnait lui-même. Que cet exemple d'un dommage énorme causé par l'orgueil vous instruise. Le Pharisien orgueilleux a perdit la justice , sa présomption l'a frustré de la récompense; il a été abaissé au-dessous du pécheur humble , parce qu'il s'est élevé au-dessus de lui, et qu'il s'est jugé lui-même sans attendre le jugement de Dieu.
Pour vous, ne Vois élevez au dessus de personne, pas même au-dessus des plus grands pécheurs. Souvent l’humilité sauve ceux qui ont commis les plus grands crimes. Ne vous justifiez donc pas vous-même au préjudice d'un autre , de peur que, justifié par votre propre suffrage , vous ne Soyez condamné par celui de Dieu. Je ne me juge pas
moi-même, dit S. Paul ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour cela est le Seigneur qui me juge ( 1. Cor. 4. 3. ).
Croyez-vous avoir fait une bonne action ? rendez-en grâces à Dieu sans vous élever au-dessus de
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votre prochain. Que chacun , dit saint Paul, examine ses actions, et alors il trouvera sa gloire en ce qu'il trouvera de bon dans lui-même, et non en se comparant aux autres ( Gal. 6. 4. ). De ce que vous avez confessé la foi, ou souffert l'exil pour le nom de Jésus-Christ, ou soutenu les austérités du jeûne, quelle utilité en est-il revenu à votre prochain ? Ce n'est pas un autre qui en profite , mais vous. Craignez une chute semblable à celle du démon, lequel voulant s'élever au-dessus de l'homme, fut abaissé au-dessous de l'homme et foulé à ses pieds. Telle fut aussi la chute des Israélites. Ils s'élevaient au-dessus des nations qu'ils regardaient comme impures , et ils sont devenus eux-mêmes impurs , tandis que les nations ont été purifiées. Leur justice a été comme le linge le plus souillé (Is. 64. 6.) , tandis que l'iniquité et l'impiété des nations ont été effacées par la foi. En général, rappelez-vous cette belle maxime des Proverbes : Dieu résiste aux superbes, et donne su gave aux humbles (Prov. 3. 34. ). Ayez toujours à la bouche cette parole du Sauveur : Quiconque s’humilie sera exalté ; quiconque s'exalte sera humilié ( Lue. 18. 14. ). Ne soyez pas un juge de vous-même trop bien prévenu, ne vous examinez pas avec trop de faveur , vous tenant compte du Lien que vous croyez être en vous, et oubliant sans peine le mal; vous applaudissant des bonnes actions que vous faites aujourd’hui, et vous pardonnant vos fautes anciennes et récentes. Lorsque le présent vous rend fier , rappelez-vous le passé, et vous réprimerez les vaines enflures de l'orgueil. Si vous voyez votre prochain tomber dans une faute , songez à tout ce qu'il a fait et fait encore de bien , et souvent vous le trouverez supérieur à vous , en examinant toute sa conduite sans vous
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arrêter à quelques parties. Dieu n’examine pas l’homme en partie : Je viens, dit-il par son prophète, recueillir leurs œuvres et leurs pensées (Is. 66. 18). En reprenant Josaphat d’une faute qu’il venait de commettre, il n’oublie pas de rappeler ses bonnes actions : Cependant , dit-il, on a trouvé en vous de bonnes oeuvres (2. Paral. 19. 3.).
Répétons-nous sans cesse ces réflexions et d'autres semblables pour combattre l’orgueil, nous abaissant afin d’être exaltés , imitant le Seigneur qui du haut des cieux est descendu dans le plus profond abaissement, et qui de cet abaissement, et qui de cet abaissement a été élevé au plus haut degré de la gloire. Toute sa vie est pour nous une leçon d’humilité. Né dans une caverne,dans une étable, sans avoir même de lit, élevé dans la maison d’un simple artisan et d’un mère pauvre, soumis à son père et à sa mère, il écoutait les instructions qu'on lui donnait, quoiqu'il n'en eût pas besoin, et faisait des questions, qui cependant le faisaient admirer pour sa sagesse. Il voulut bien se soumettre à recevoir le baptême de la main de Jean, c'est-à-dire le maître fut baptisé par le serviteur. Il ne s'opposa à aucun de ceux qui s'élevaient contre lui, et ne leur fit point sentie son infinie puissance. Il leur cédait comme si leur force eut été supérieure à la sienne, et laissait à une autorité passagère tout le pouvoir dont elle était susceptible. Il parut devant les prêtres et devant le gouverneur , comme un criminel qui subit son jugement , souffrant en silence les calomnies, quoiqu'il eût pu confondre les calomniateurs. Après avoir été couvert de crachats par les plus vils esclaves , il fait livré à la mort, et à la mort regardée chez les hommes comme la plus infâme. Telle fut sa vie mortelle depuis le commencement jusqu'à la fin. Apres un tel abaissement, il s'éleva à une gloire sublime
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dont il fit part à ceux qui avoient partagé ses humiliations. De ce nombre, les premiers furent les bienheureux disciples , qui , pauvres et nus , seuls, errans, abandonnés, parcourant le monde, la terre et la mer, sans être soutenus de la beauté des discours et du nombre des partisans, furent tourmentés , lapidés, persécutés, enfin mis à mort. Tels sont les exemples anciens et divins que nous avons devant les yeux. Efforçons-nous de les imiter ; afin que l'humilité nous obtienne une gloire éternelle , don parfait et véritable de Jésus-Christ.
Comment donc parviendrons-nous à étouffer les mouvements nuisibles de l'orgueil , et à prendre les sentiments si avantageux de l'humilité? Ce sera en nous exerçant continuellement dans celle-ci , et en ne négligeant rien de ce qui pourrait nous causer le moindre dommage. L’âme se modèle, pour ainsi dire, et prend telle ou telle forme d’après ses goûts et ses exercices. Que tout votre extérieur, que vos habits , votre démarche, votre nourriture, votre siège, votre lit , votre maison et tous les meubles qu'elle renferme, soient simples et modestes ; que vos propos , vos chants , vos conversations , soient exempts de tout faste. Si vous parlez ou chantez publiquement , ne montrez ni trop de luxe dans vos discours, ni trop de complaisance dans votre voix. Ne disputez jamais avec fierté et opiniâtreté. Retranchez, dans tout, ce qui sent trop la grandeur et l'appareil. Soyez obligeant envers votre ami, doux envers votre serviteur , patient avec les personnes violentes , humain avec les humbles. Consolez les affligés, visitez ceux qui sont dans la tristesse, ne méprisez absolument personne , parlez à tous avec douceur , répondez d'une manière agréable. Soyez poli et affable pour tout le monde: ne parlez point avantageusement
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de vous-même , et n'en apostez point d'autres pour le faire. Ne vous permettez point de propos déshonnêtes ; cachez autant qu'il est en vous vos bonnes qualités. Reconnaissez sincèrement vos fautes , sans attendre que d'autres vous les reprochent , afin que vous imitiez le juste qui commence par s'accuser lui-même (Prov. 18. 17.) ; afin que vous ressembliez à Job qui ne craignait pas de publier devant une grande multitude ce qu'il pouvait avoir fait de mal ( Job. 31. 34. ). Que vos réprimandes ne soient ni trop promptes , ni dures , ni chagrines ; car cela annonce de l'arrogance. Ne condamnez pas les autres pour des fautes légères, comme si vous étiez un juste parfait. Traitez avec bonté ceux qui sont tombés dans quelque péché, et relevez-les avec un esprit de douceur, comme vous y exhorte l'Apôtre, faisant réflexion sur vous-même , et craignant d'être tenté aussi bien qu'eux. Apportez autant de soin potin n'être pas glorifié devant les hommes, que les autres en apportent pour l’être. Rappelez-vous les paroles du Sauveur, qui dit que courir après la gloire des hommes et faire le bien pour en être regardé , c'est perdre la récompense qui vient de Dieu. Ils ont reçu leur récompense, dit l'Evangile (Matth. 6. 2. ). Ne vous faites donc pas toit à vous-même en voulant vous faire valoir aux yeux des hommes. Puisque Dieu est le grand témoin de nos actions , ambitionnez la gloire auprès de Dieu qui vous destine une superbe récompense. Si vous êtes placé au-dessus des autres, si les hommes vous glorifient et vous honorent, soyez l'égal de ceux qui sont au-dessous de vous, sans vouloir dominer sur l'héritage du Seigneur ( Pierre. 5. 3. ) ; et sans vous régler sur les princes du siècle. Le Seigneur ordonne à celui qui veut être le premier,
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d’être le serviteur de tous ( Marc. 10. 44.). Pour tout dire en un mot , pratiquez l'humilité comme le doit un homme qui l'aime. Aimez cette vertu
et elle vous glorifiera. C'est le moyen de parvenir à la véritable gloire, dans la société des anges et de Dieu. Jésus Christ vous reconnaîtra devant les anges comme son disciple ( Luc. 12. 6. ) , et il vous glorifiera si vous devenez l'imitateur de son humilité. Apprenez de moi, disait-il , que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Matth. 11. 29.). A Jésus-Christ soient la gloire et l'empire dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
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